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Agathe Villanova, féministe nouvellement engagée en politique, revient pour dix jours dans la maison de son enfance, dans le sud de la France, aider sa soeur Florence à ranger les affaires de leur mère, décédée il y a un an. Agathe n'aime pas cette région, elle en est partie dès qu'elle a pu. Les impératifs de la parité l'ont parachutée ici à l'occasion des prochaines échéances électorales. Dans cette maison vivent Florence, son mari, et ses enfants. Mais aussi Mimouna, femme de ménage que les Villanova ont ramenée avec eux d'Algérie, au moment de l'indépendance.
Le fils de Mimouna, Karim, et son ami Michel Ronsard entreprennent de tourner un documentaire sur Agathe Villanova, dans le cadre d'une collection sur «les femmes qui ont réussi».
On est au mois d'Août. Il fait gris, il pleut. Ce n'est pas normal. Mais rien ne va se passer normalement.
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AGNÈS JAOUI - SCÉNARISTE, ACTRICE ET RÉALISATRICE
ENTRETIEN AVEC AGNÈS JAOUI ET JEAN-PIERRE BACRI
PARLEZ-MOI DE LA PLUIE est votre troisième long métrage. Vous l'avez abordé différemment des deux premiers ?
Agnès Jaoui : Oui et non. J'étais plus détendue, peut-être. Avec l'expérience, tu te rends compte que rien n'est définitif, que tu peux refaire, autrement, que chaque décision est moins grave que tu ne croyais. Et puis j'étais entourée de gens avec lesquels j'avais déjà travaillé, des techniciens de valeur auxquels je faisais plus confiance. Je crois aussi que j'ai progressé dans ma manière d'obtenir ce que je veux des acteurs. Ils venaient d'horizons très différents, certains étaient très expérimentés, d'autres moins ou pas du tout, mais nous étions tous sur la même longueur d'onde, on faisait tous le même film, et ça c'était un grand bonheur.
Vous aimez toujours autant les plans-séquences...
A.J. : J'ai un complexe, comme avec les maths, concernant le découpage ! Mais si je fais le plus de plans séquences possible, c'est aussi parce que je n'aime pas beaucoup les films sur-découpés, en tous cas pour raconter nos histoires, avec les excellents acteurs qui les servent. J'aime bien voir tout le monde dans le même plan, comme au théâtre. Plutôt que montrer l'émotion en gros plans, je préfère la faire surgir au sein du plan-séquence, qu'on ne sente pas la présence de la caméra et qu'en même temps, ce soit du cinéma. D'où le choix du scope, qui est un format que j'adore, et auquel je n'arrive pas à renoncer parce qu'il représente pour moi le symbole même du cinéma.
Et le travail avec le complice de toujours : l'ingénieur du son Jean-Pierre Duret ?
A.J. : Jean-Pierre Duret est d'abord un artiste, qui fait des documentaires superbes. Il a la même conception du son que moi : il aime le grain, les défauts... On a une même sensibilité d'ouïe. Je tiens beaucoup à une simplicité de son, on pourrait presque mixer mes films en mono. Il y avait aussi les irremplaçables Antoine Garceau, Jackie Reynal.
Avec ce film, j'ai l'impression que vous élargissez votre registre : vous êtes à la fois ouvertement plus drôles -comme dans la scène du joint ou des paysans- et plus sentimentaux dans votre manière d'aborder l'amour entre les personnages.
A.J. : Plus drôles, c'était voulu dès l'écriture. COMME UNE IMAGE était un film plutôt sombre et on avait envie de revenir à la comédie. Quant au côté plus sentimental, ça nous échappe sans doute davantage, peut-être parce que ça vient aussi beaucoup des comédiens.
J-P B. : Peut-être est-ce le thème général que l'on a choisi qui nous a amené à nous concentrer davantage sur les rapports intimes entre les gens que sur leur position sociale, ce qu'ils font dans la vie, les situations de pouvoir. Dans PARLEZ-MOI DE LA PLUIE, les liens entre les personnages sont essentiellement amicaux ou familiaux, de proximité. Même si, qui dit groupe dit rapport de force.
Si je vous dis que le fil conducteur du film est, pour reprendre les mots de Karim, «l'humiliation ordinaire»...
A.J. : Chacun se sent humilié, ou plus exactement victime d'une injustice, d'une discrimination : Agathe, du sexisme, Karim du racisme, Florence de ne pas avoir été aimée autant que sa soeur, Michel de ne pas avoir la garde de son fils... Il nous semblait qu'aujourd'hui, beaucoup de gens se vivent comme des victimes et s'enferment dans cette position, faute de ne pas avoir été pleinement reconnus dans leur souffrance. Tant qu'on ne reconnaît pas aux victimes leur statut de victime et qu'il y a eu effectivement une faute commise envers eux, elles ne peuvent pas avancer... Le problème, c'est que tout le monde se sent plus victime que l'autre. Je connais pas mal de gens qui vivent dans des banlieues. Des mecs malins, tout bien, sauf que, depuis «Ni putes, ni soumises» les femmes sont aussi reconnues comme victimes comme eux du racisme, mais aussi victimes en tant que femmes, et qu'eux ne sont pas seulement victimes, mais peuvent aussi à leur tour
être parfois des bourreaux.
J-P B. : Très vite, une position de minorité peut devenir confortable pour soi individuellement. Le statut de victime peut nous aveugler et nous faire fuir nos responsabilités... D'où l'envie de s'attacher à des personnages qui ont tendance à brandir leur statut de victime avant de considérer la responsabilité qu'ils ont dans l'échange avec les autres. Sachant que nous aurons toujours plus de sympathie pour le faible, même quand il se plaint à tort, que pour le fort qui l'a mis dans la situation de se plaindre.
À la fin du film, tous les personnages semblent avoir avancé vis-à-vis de cette problématique. Hormis Florence, éternelle victime qui décide de sacrifier son amour pour Michel afin de rester avec son mari, soi-disant plus faible que son amant...
A.J. : Effectivement, Florence fait partie de ces personnes, il y en a plein, qui sont trop habituées à leur rôle de victime pour en changer. Plus cette attitude a été prise tôt dans l'enfance, ancrée dans la cellule familiale, plus c'est dur de s'en sortir. Florence tire trop de bénéfices à rester cette femme qui ne peut pas vraiment faire ce qu'elle veut mais dont le mari a besoin. Elle aimerait bien être libre, elle reprend à son compte le discours féministe sur la liberté et l'indépendance mais elle n'a pas les moyens de l'appliquer réellement dans sa vie.
J-P B. : Un jeu s'est institué entre son mari et elle : il est comme un petit garçon abandonné qui ne peut pas se passer d'elle et elle est tellement contente de tenir ce rôle.
A.J. : Le personnage du mari a un côté «roi du pétrole», c'est celui qui se comporte le plus en (ex) colon. Il trimballe sa classe sociale avec lui et Guillaume de Tonquédec arrive formidablement bien à l'incarner. On hérite tous d'une situation donnée. Agathe, ses parents sont des colons. Elle n'y est pour rien mais en même temps, elle a hérité de ça. Le passé apporte aussi son lot de contradictions. Mimouna veut divorcer et, en même temps, elle ne conçoit pas qu'Agathe ne se marie pas. Florence veut absolument être libre mais au final, elle apparaît presque plus soumise que Mimouna. Le film confronte aussi plusieurs générations de femmes et leurs contradictions...
Et le désir de mettre en scène une femme politique ?
A.J. : Au départ, ce n'était pas forcément une femme - à un moment, Jean-Pierre devait jouer un maire. Mais on avait envie de parler de politique, ça oui ! Moi, j'ai peur que plus personne ne veuille faire de politique tellement c'est décrié (en rapportant beaucoup moins que d'autres métiers où on se fait moins engueuler), et qu'on n'ait plus que des tarés comme représentants. Heureusement qu'il y a encore des hommes politiques, sinon ce serait le Far West. Je suis contre l'idée généralement reçue que les politiques sont tous des escrocs...
J-P B. : ...oui, ce poujadisme ambiant qui consiste à dire : «Les hommes politiques tous pourris, ils s'en foutent de nous, la Gauche et la Droite, c'est pareil...». Nous, on aime la politique et on avait envie de le dire, et que ça se voit. J'espère que ça se voit... Agathe Villanova entre en politique parce qu'elle est féministe. Et puis elle se rend compte qu'il y a une grosse contradiction entre la politique et ce qu'elle est elle : une femme de théorie enfermée aussi dans un communautarisme. Elle s'aperçoit qu'elle ne connaît pas la sollicitude, ni dans son vocabulaire - le mot lui échappe -, ni dans sa pratique. Elle apprend sur le terrain que les gens ont besoin d'être aimés et regardés, que ce n'est pas uniquement des mots...
(Suite de l'entretien dans l'article consacré à Jean-Pierre Bacri...)
JEAN PIERRE BACRI - SCÉNARISTE ET ACTEUR
ENTRETIEN AVEC AGNÈS JAOUI ET JEAN-PIERRE BACRI (SUITE)
Et le choix de Jamel Debbouze pour jouer Karim ?
J-P B. : Le film est parti du désir de travailler avec Jamel. C'est un mec formidable que j'adore, humainement et professionnellement. Il a du talent et il est drôlissime. On cherchait vraiment le moyen de faire quelque chose avec lui. Ça fait presque dix ans que je le fréquente.
A.J. : Ils ont essayé d'écrire un scénario ensemble et quand je les voyais tous les deux, je me disais : il faut filmer ça ! Il y a une alchimie entre eux, comme une aimantation naturelle. Ils nous communiquent ce plaisir à être ensemble, une très forte complicité humaine, artistique et même culturelle.
Votre cinéma est fondé sur un sens des dialogues bien à vous. Vous n'aviez pas peur de sa propre musique, elle aussi singulière ?
A.J. : Non parce qu'on ne lui demandait pas de jouer son personnage mais un personnage de composition. On savait très bien qu'il saurait le jouer.
J-P B. : Dans la mesure où le rôle était écrit et que l'on a confiance en lui comme acteur, on se dit qu'il va poser sa parole personnelle au vestiaire et qu'il va jouer la nôtre avec le même talent puisqu'il est intelligent. Non seulement il a du talent mais il est toujours à l'affût du talent des autres. C'est ça qui le rend si vivant. Il n'est pas uniquement sur la représentation, il est dans l'écoute, il attend d'être surpris.
A.J. : Exactement... Aux essais, il y avait beaucoup de bonnes actrices mais tout d'un coup, Florence Loiret-Caille est arrivée et il s'est ouvert. C'était physique, tu voyais son intérêt. Quand Jamel sent le talent, ses sens sont en éveil total, il prend, c'est jubilatoire à voir, et du coup à utiliser... Quand je les ai vus tous les deux, je n'ai pas eu le moindre doute, d'ailleurs, la séquence des essais est déjà pratiquement aussi magique que celle du film (vous pourrez le vérifier dans le making-of de François Hernandez).
Florence Loiret-Caille m'a dit qu'elle avait oublié son texte aux essais, qu'elle croyait avoir tout raté...
A.J. : Ah bon ? Je ne me rappelle plus ! Comme quoi les perceptions sont différentes... Mais c'est vrai qu'il y a eu un cafouillage. D'habitude, je fais attention à ce que les acteurs ne se rencontrent pas aux essais mais là, il y a eu un pataquès, Florence était là plus tôt que prévu et elle a entendu les deux autres actrices qui la précédaient, et qui étaient très bien... Florence-Loiret Caille, je l'avais vue dans LE CHIGNON D'OLGA de Jérôme Bonnell et à chaque fois que je l'ai revue, je l'ai trouvée formidable. Florence fait partie des acteurs très rares qui, comme Jean-Pierre, inventent à chaque prise. C'est jubilatoire de jouer avec eux, parce que tu joues mieux, comme avec un meilleur joueur de tennis par exemple, tu es obligé de bouger, d'être dans la vie. Florence joue avec tout son corps.
Et Pascale Arbillot ?
A.J. : Je l'avais vue plusieurs fois au théâtre, notamment dans une pièce de Woody Allen, et c'est là que j'ai pensé «c'est elle». Elle est d'une telle justesse, elle fait partie de ces rares actrices en France qui sont belles et drôles. Quant à Frédéric Pierrot, ça fait très longtemps que je le vois dans des films et que je le trouve formidable. On savait qu'il nous fallait un mec qui soit un «vrai» mec, qu'on ne puisse pas se dire que c'est un petit mecqueton qu'Agathe écrase comme dans toute caricature de la féministe. Il fallait aussi que l'on se souvienne de lui parce qu'il disparaît rapidement, et on devait croire à leur amour et qu'Agathe tient à lui.
Mimouna est la seule actrice non professionnelle...
A.J. : Une partie de son histoire a inspiré le personnage du film, je ne pouvais pas imaginer qu'elle soit jouée par quelqu'un d'autre. J'adore cette femme. Elle est venue d'Algérie à 17 ans avec son mari et on l'a rencontrée parce qu'elle était gardienne d'une maison qu'on louait. Cette femme est étonnante et exceptionnellement attachante. Au bout de trois jours, elle prenait les chefs déco par la main et était aimée de tout le plateau.
Vous n'aviez aucune réticence à l'immerger dans ce milieu de professionnels ?
A.J. : Au contraire, c'est stimulant de jouer avec des acteurs non professionnels un peu comme avec des enfants. Ils ne sont pas dans les mêmes codes, il y a une vérité, parfois maladroite mais j'aime assez ce mélange, autant comme actrice que comme réalisatrice. J'ai fait des essais et beaucoup de répétitions avec Mimouna mais elle progressait si bien que très vite, j'ai été confiante. Elle est magnifique et très émouvante dans le film. Elle m'émeut à chaque fois quand elle dit à mon personnage : «Moi je serai contente quand t'auras quelqu'un, quelqu'un qui est là pour te donner un médicament quand tu seras pas bien.» Dans mon esprit, la scène était critique à l'égard de cette affirmation. Bien sûr que je ne pense pas qu'on doive être forcément à deux, mais Mimouna le dit d'une telle façon qu'on a envie d'être d'accord avec elle...
Et le titre du film ?
J-P B. : Comme d'habitude, c'est parce qu'on n'avait pas mieux !
A.J. : C'est bien pire que d'habitude. Car d'habitude, ça a quand même un sens ! Au départ, ce titre venait de la chanson de Brassens : «Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps. Le beau temps me met en rage et me fait grincer des dents.» Déjà un mec qui écrit ça, il me plaît. Il n'est pas conforme. «Des pays imbéciles où jamais il ne pleut», ça dit plein de choses. Le mythe de la Californie ou de la Côte d'Azur, on sait ce qu'il y a derrière... Je traversais le Pont des Arts quand j'ai écouté par hasard cette chanson sur mon iPod. Pour moi, elle collait parfaitement à la scène où Agathe, Michel et Karim sont dans le camion, après avoir été surpris par l'orage. Elle est restée au montage quelque temps mais en fait, ça ne marchait pas vraiment. On l'a donc supprimée mais le titre est resté.
J-P B. : Pour moi, ce titre fait écho à la phrase de Kierkegaard citée par le mari de Florence au début du film, qui dit en substance que l'angoisse est le possible de la liberté. Et puis on voulait de la pluie bien avant ce titre... enfin, Agnès voulait de la pluie.
A.J. : Contrairement à Jean-Pierre, je suis très sensible au mauvais temps, ça me déprime. 50% des gens y sont sensibles chimiquement, et sur ces 50%, 80% sont des femmes... Et puis, ça me déprime, mais au cinéma, c'est joli la pluie.
ENTRETIEN AVEC JAMEL DEBBOUZE
Comment s'est passée la rencontre avec Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ?
Je regardais la cérémonie des Césars à la télévision, et Jean-Pierre Bacri, en venant chercher sa récompense, a dit un mot très gentil sur une chronique à moi qui venait d'être diffusée. J'ai été très touché et je l'ai contacté juste après pour lui demander... de me le redire de vive voix ! J'ai donc un peu provoqué la rencontre, mais il faut dire qu'il l'avait bien cherché ! Et si tu croises Jean-Pierre et que tu n'es pas très patient, tu croises très vite Agnès derrière ! Ils sont très souvent ensemble.
Quelle a été votre réaction en lisant le scénario de PARLEZ-MOI DE LA PLUIE ?
Je me suis dit : «C'est fantastique, enfin, je vais pouvoir faire partir de leur famille !» J'en avais toujours rêvé et là, ils me le proposaient sur un plateau d'argent, avec un personnage taillé sur mesure. Le personnage de Karim me ressemble, il n'est pas loin de moi.
Karim est un rôle sur mesure mais on ne vous avait jamais vu dans un registre aussi émouvant...
Je n'avais jamais joué un adulte, surtout. Mais c'est pour ça que je dis que c'était du sur mesure : ils me connaissent bien, ils savaient que j'en serais capable ! Agnès et Jean-Pierre ont de la sollicitude et de la bienveillance à mon égard, ils m'aiment vraiment, ils savent ce qui me touche. On est des amis dans la vie, avec tout ce que ça implique. Ils ont été chercher chez moi ce qui leur plaisait. Je garde une part d'enfance, bien sûr, et j'espère que je la garderai toute ma vie. Mais sur ce film, je me suis senti devenir un homme, avec tout le questionnement et le mal-être que cela suppose, et que je préférais enfouir jusque-là. J'avais tendance à me croire dans une fête foraine permanente et Agnès et Jean-Pierre m'en ont sorti : «Ça suffit la barbe à papa et les pommes d'amour, on va te faire de la soupe aux orties !» J'avais déjà pris conscience de tout ça, je plaisante un peu. Mais ce qui est vrai, c'est qu'on ne m'avait jamais donné l'occasion de le jouer.
Comment avez-vous vécu ce «passage à l'âge adulte» ?
Ce qui était dur, c'était d'arriver à bloquer mes «tropismes», ces espèces de réflexes naturels qu'on a tous. Moi quand il y a une caméra, tout de suite je fais le beau gosse ou le mafieux : je fronce les sourcils et j'ai le regard ténébreux ! Agnès, au contraire, a essayé de m'adoucir, de me féminiser. Elle est sensible comme j'aime, elle sait aller chercher le meilleur de toi pour la scène. Elle a une douceur, une écoute, elle sait te rassurer. Je ne l'ai jamais entendue s'énerver, elle est toujours constructive dans ses critiques. Elle te dit tout de suite les choses qui permettent de débloquer la situation, franchir l'obstacle. Comme elle est elle-même actrice, elle va à l'essentiel. Et puis elle a Jean-Pierre pas loin. Il y a une telle complicité entre eux. Elle sait ce qu'elle veut et lui, il a toujours un truc à dire, qu'il lui susurre délicatement à l'oreille. Elle s'énerve un peu, ils se parlent, et finalement... ils sont d'accord ! Et toi, tu n'as que le concentré de leurs réflexions, tu es dans un fauteuil de roi : deux super acteurs se sont concertés pour te donner des indications de jeu. Agnès et Jean-Pierre sont comme des chefs d'orchestre avec leur partition. Ils ont écrit leur scénario, ils le vivent, l'entendent à l'oreille. C'est de la musique. Il ne faut pas que ça joue faux et, en même temps, ils te laissent toute la latitude pour trouver cette justesse. Travailler avec eux, c'est juste du bonheur. T'as l'impression d'être dans la vie. Sauf qu'il y a une caméra et un chef-opérateur pas loin, auquel t'as presque envie de dire : «Vous pouvez nous laisser ? Je suis dans la vie là !» Avec eux, j'ai vraiment fait l'expérience de jouer la vie.
Dès le début du film, quand on vous voit avec Jean-Pierre Bacri dans le même plan, on sent une alchimie incroyable.
Jean-Pierre et moi, on ne nous voit pas forcément ensemble, mais notre proximité me paraît évidente depuis toujours. C'est culturel et physique : nous sommes deux sémites l'un à côté de l'autre, Jean-Pierre pourrait être un oncle, un grand frère. J'ai eu quelques rencontres importantes dans ma vie mais avec lui, c'est vraiment particulier. Je prends tout ce qu'il me donne comme un cadeau. J'aime sa construction mentale, j'aime son coeur, sa vision des choses. Agnès est faite exactement du même bois. Ils sont complémentaires. Moi, je les considère comme les miens, ma famille. Je n'ai pas eu l'occasion de leur dire mais voilà, ils le savent maintenant ! Une famille avec qui j'échange sur le métier, le rapport au succès, à la vie, à la famille, à la culture. En me faisant confiance comme ils l'ont fait sur ce film, ils m'ont fait énormément progresser. Avant même de les connaître, le cinéma de Jaoui et Bacri me remettait déjà en question parce qu'ils arrivent à dépeindre l'homme dans toute sa complexité. Leurs personnages nous ressemblent, on pourrait les croiser dans la vie, et les voir au cinéma nous met face à nous-mêmes.
Karim parle à un moment de «l'humiliation ordinaire». Cette expression pourrait résumer le coeur du film...
Ce qui m'a tout de suite touché avec Agnès et Jean-Pierre, c'est que je suis arrivé un jour en retard au restaurant parce que je venais de me faire contrôler par la police, comme ça m'est arrivé mille fois. Je raconte cette anecdote pour expliquer mon retard. Et là, il y a ceux qui ne te croient pas, ceux qui rient et qui disent : «C'est toujours à toi qu'arrive ce genre de choses.» Et il y a ceux qui ne rient pas et que ça énerve comme ça a pu t'énerver toi au moment où tu l'as vécu : Agnès et Jean-Pierre. Ensemble, on parle très souvent de l'humiliation ordinaire, du racisme de la boulangère qui fait passer la petite dame blanche avant la petite Renoi. Cette forme de condescendance est ce qu'il y a de plus pernicieux aujourd'hui et il est indispensable de le relever. Ce que vit la mère de Karim dans le film, ma mère l'a vécu toute sa vie : se faire tutoyer par la pharmacienne, c'est pas grave en soi, mais c'est très grave en soi. On nous a quand même sorti des discours du genre : «La France, aimez-là ou quittez-là !». Moi la France, je l'aime ou je la quitte pour... aller en vacances ! Je suis chez moi ici. Alors qu'on me mette tout le temps face à moi, qu'on me demande de me justifier. Je suis un des mieux lotis mais je continue de subir l'humiliation ordinaire par moments. Vous imaginez les autres ? C'est notre quotidien, un lieu commun, mais il n'empêche qu'il est dangereux, vicieux, et qu'il fait mal. J'aime la manière dont Agnès et Jean-Pierre traitent ce mal du XXIème siècle : en s'arrêtant au détail parce que le diable est dans le détail. Ils n'ont pas d'idées toutes faites, d'a priori, ils ne cessent de revoir la copie de l'humanité.
L'humiliation ordinaire est la plus évidente chez Karim mais tous les autres personnages en font l'expérience à leur niveau...
Bien sûr. C'est ce que j'aime dans leur manière de voir la vie et d'écrire les choses : ils ont compris que l'homme est un animal dans la jungle et qu'être dans la civilisation, se comporter de manière civile demande des efforts. Le thème du film est la sollicitude : faire l'effort de se demander pourquoi l'autre ne va pas bien, respecter son espace vital.
Vous pensez que Karim ira rejoindre Aurélie ?
Évidemment qu'il va aller la rejoindre. C'est sûr et certain, faut pas déconner ! Karim file un quotidien qui ne lui plaît pas vraiment, il vit comme la plupart des gens vivent : sans se poser trop de questions, avec des oeillères. Et puis il tombe sur cette fille qui le touche et qui, pour la première fois, le fait sortir de sa tanière et le met face à lui-même. D'un coup, plus rien n'est grave, même de rentrer dans une église. C'est le coeur qui parle, plus aucun dogme ou principe ne tient, il se retrouve face à ses sentiments, à sa chaleur. Il se laisse bien gagner par cette fille, et donc par lui-même, finalement.
Le mariage Jaoui-Bacri/Debbouze pouvait sembler étonnant sur le papier...
Ça s'appelle des a priori !
ENTRETIEN AVEC PASCALE ARBILLOT
Comment êtes-vous arrivée sur le projet de PARLEZ-MOI DE LA PLUIE ?
Je crois qu'Agnès m'a vue au Théâtre de l'Atelier dans «Adultères» de Woody Allen. J'ai passé un premier essai avec elle, puis un autre avec elle et Jean-Pierre. Elle a mis un mois avant de me dire qu'elle m'avait choisie. Et ça m'a fait un choc.
Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario ?
J'ai tout de suite pensé à Tchekhov et je n'ai pas arrêté de bassiner Jean-Pierre et Agnès avec ça : «C'est du Tchekhov !» Tout en étant ultra construit, le scénario de PARLEZ-MOI DE LA PLUIE est extrêmement elliptique et impressionniste, sans coup d'éclat dramatique. On prend des gens en cours d'existence et on déroule tout ce qu'il y a autour, comme un scanner de leur vie et de leur époque, en s'appuyant sur des petites choses impalpables et un non-dit que l'acteur doit essayer d'exprimer. Jean-Pierre et Agnès parlent de choses humaines qu'ils connaissent. Je pense qu'ils observent énormément les gens. Je me souviens que je me forçais presque à ne pas me raconter trop de choses sur mon personnage. Je voulais simplement bien apprendre mon texte et me laisser porter par lui, par la direction d'Agnès et le rapport aux autres acteurs. C'est en jouant que j'ai découvert combien Florence se sentait si peu en confiance, si peu aimée.
Pour reprendre l'expression de Karim, elle souffre de «l'humiliation ordinaire»...
Qu'est-ce qui nous humilie le plus : les autres ou nous-mêmes ? Qui est responsable ? PARLEZ-MOI DE LA PLUIE pose des questions extrêmement universelles et traite de sujets beaucoup plus profonds qu'il n'y paraît. Il parle de la politique, de la religion, de la liberté de la femme... Dans un même espace-temps, on voit deux soeurs qui représentent deux pôles opposés de la féminité. L'une a des enfants et un mari, est femme au foyer ; l'autre travaille, n'a pas d'enfant, est célibataire. Et puis il y a Mimouna, apparemment l'esclave et l'humiliée... mais l'une des choses qui m'a le plus bouleversée, c'est que c'est elle qui fait un choix à la fin du film. Et si c'était elle, la plus libre des trois ?
À la fin du film, votre personnage est celui dont l'avenir semble le plus fermé, le moins tendu vers un apprentissage de la liberté...
Effectivement, Florence a envie de changement mais dès qu'il s'agit de passer à l'acte, elle fuit en courant. Quand elle dit que Stéphane est faible et a besoin d'elle, c'est pour se justifier de ne pas partir vers l'inconnu que représente Michel. Elle ne veut pas quitter ses enfants, elle ne veut pas détruire cette vie qui la rassure. Mais ce n'est pas seulement un non-choix. Je pense que profondément, elle n'a pas envie de changer sa vie. Ce qu'elle trouve dans le film, c'est peut-être un instant de complicité avec sa soeur. Florence n'a rien gagné dans cette tranche de vie mais deux ans plus tard, je ne suis pas sûre qu'on la retrouverait plus malheureuse que les autres. Je ne la sens pas condamnée. Florence fait peut-être aussi partie de ces gens qui trouvent un équilibre dans leur douleur, s'en nourrissent. C'est aussi ça que raconte le film, qui est un miroir parfois douloureux de nos vies.
Comment s'est passé le tournage ?
Je ne saurais pas dire exactement pourquoi je suis comédienne, mais quand j'étais sur le plateau avec Agnès, je me disais : «Je veux bien faire ça toute ma vie !» On était au service d'un texte construit au mot près et entourés de gens ultra compétents, on faisait un travail exigeant sans être «prise de tête». Il y avait une forme de douceur, de concentration et d'amusement. Je me suis vraiment sentie au service de quelque chose de plus grand que moi, et c'est très agréable. Avec un abandon total dans le regard du metteur en scène. Agnès fait une confiance absolue à ses acteurs et le leur montre. C'est déjà 50% du travail qui est fait. J'arrivais le matin et si je ramais sur une scène, je savais que je finirais par y arriver puisqu'Agnès avait la certitude que ça allait arriver ! Agnès voit tout de suite la manière de dire les mots, elle comprend tout de suite pourquoi on se bloque, certainement parce qu'elle est actrice, mais avant tout parce que c'est une très grande connaisseuse de l'âme humaine, et Jean-Pierre aussi. Leur manière de travailler ensemble est tellement naturelle que je ne sais pas exactement comment elle fonctionne.
En le titre du film ?
J'adore ce titre parce qu'il se passe de commentaire et d'explication, comme la musique. PARLEZ-MOI DE LA PLUIE, ça sonne, j'ai envie d'aller voir un film qui s'appelle ainsi ! Et puis ça me rappelle Woody Allen, qui aime filmer les gens sous la pluie car ce sont dans ces moments-là que les gens se rapprochent, se disent des choses, se collent sous les porches... La pluie crée une intimité immédiate, visuellement, dramatiquement. La pluie a un caractère hypnotique, elle évoque la vie qui passe... Elle peut aussi être gaie. À la fin du film, elle permet à Michel et la mère du copain de son fils de se retrouver sous un parapluie. Et qui sait...
Quelle a été votre réaction en voyant le film ?
J'ai été surprise. De la même manière que j'ai eu envie de relire le scénario après l'avoir lu la première fois, j'ai l'impression que je ne pourrai pas me contenter d'une seule vision du film ! Généralement, je déteste me voir à l'écran. Revenir ainsi sur mon travail me laisse une impression presque morbide. Là, c'est la première fois de ma vie que je ne me suis pas vue moi-même, que je n'ai pas regardé d'autres acteurs que je connaissais. J'ai vu des personnages coulés dans une histoire. J'ai ressenti le film physiquement.
ENTRETIEN AVEC GUILLAUME DE TONQUÉDEC
Comment êtes-vous arrivé sur le projet de PARLEZ-MOI DE LA PLUIE ?
Agnès Jaoui m'avait vu au théâtre dans «Le Meilleur professeur» de Daniel Besse et «Le Jardin» de Brigitte Buc. C'est un hasard heureux qu'elle m'ait vu dans cette dernière pièce au moment où elle rêvait à sa distribution : on pourrait vraiment mettre le personnage que j'y incarnais devant une caméra et surtout, il a un lien de parenté évident avec le Stéphane écrit par Agnès et Jean-Pierre. Quelque temps après, Agnès m'a proposé d'auditionner. Elle avait demandé à Brigitte Moidon, chargée du casting, de ne rien dire aux acteurs au sujet des personnages et de l'histoire, juste de nous envoyer les quelques feuilles du scénario correspondant à la scène des essais. C'est un peu inquiétant de ne rien savoir de son personnage, d'où il vient, quelle est sa vie, son métier... Agnès voulait voir ce qui allait se passer entre le comédien, vierge de toute idée préconçue, et ces trois feuilles imprimées.
Vous comprenez qu'elle travaille ainsi ?
Complètement. L'écriture d'Agnès et Jean-Pierre est magnifique parce qu'elle est profonde et mystérieuse. Tout n'est pas dit, les personnages ont une part d'ombre qui n'est pas explicitée et le travail du comédien est de donner de soi-même pour remplir cette part-là, de se lâcher complètement, de se mettre totalement à la disposition du personnage. Agnès fait autant de prises qu'il faut. Non pas parce qu'elles ne sont pas bonnes, mais qu'elles s'ajoutent les unes aux autres et permettent d'entrer toujours un peu plus dans la chair et l'humanité des personnages. Agnès travaille un peu comme un peintre qui modifierait une couleur ou reprendrait une silhouette, au fur et à mesure des prises.
Comment s'est passé le tournage ?
Jean-Pierre et Agnès venant du théâtre, j'avais l'impression de faire partie de la même famille, qu'il y avait une légitimité à travailler ensemble. Il régnait un esprit de troupe entre les comédiens et avec l'équipe technique. À tous les postes, on faisait le même film, racontait la même histoire, jouait la même écriture. Il y avait une grande concentration, une grande disponibilité et en même temps une grande détente.
Comment décririez-vous Stéphane, votre personnage ?
Stéphane arrive à la quarantaine mais c'est encore un jeune homme, avec des idées assez précises sur ce que devrait être une vie réussie. Il veut donner un cadre à sa vie, a corseté beaucoup de ses désirs. C'est ce qui le rend très touchant, notamment dans sa relation avec sa femme. Avec Agnès, on s'était raconté qu'elle datait de la fin de l'adolescence. Il y a encore un rapport enfantin entre eux, Stéphane demande à être materné et rassuré par Florence et en même temps, c'est lui qui la rassure et qui la maintient debout. Florence est comme un papillon qui se cogne dans la lumière en permanence. Elle se brûle les ailes, y retourne... Stéphane est un point d'ancrage
dans sa vie, un roc dans la tempête. J'avais la chance d'avoir déjà travaillé avec Pascale Arbillot au théâtre dans «Hedda Gabbler» mis en scène par Polanski. L'intimité qui s'était créée lors de ce spectacle nous a beaucoup servi pour incarner ce couple dont la relation est certainement indestructible...
...Et en même temps un peu régressive, Florence se retrouvant blottie dans les bras de Mimouna à la fin du film...
Plus que de régression, je parlerais d'une relation rassurante, dont Florence a besoin. Le personnage de Stéphane est certes très ingrat, un salaud, enfin un homme comme il y en a plein ! Mais il ne cherche pas à retenir Florence. Est-ce que même il a réalisé qu'elle avait un amant ? Il n'en dit rien et c'est plus intéressant ainsi. Quand on joue un personnage comme Stéphane, il faut être son avocat, ne pas le juger. Il faut s'oublier soi-même, rentrer dans son système de pensée avec une grande sincérité pour essayer de le faire vraiment exister, le rendre le plus humain possible. J'avais envie de déceler les failles cachées derrière sa rigidité apparente, derrière les codes qu'il s'est forgés, et dont il a sans doute aussi hérité en partie.
Comment définiriez-vous l'univers d'Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ?
Agnès et Jean-Pierre font vraiment des films sur les personnages, sur la question de savoir comment se débrouiller le moins mal avec les situations que nous propose la vie, comment être à la recherche de soi-même, des autres. J'aime l'humanité de leur cinéma, la place qu'il accorde à la palpitation du coeur, la respiration, le sentiment des êtres autour de soi. Chacun des personnages a un parcours mouvant, bouleversé par la rencontre avec les autres. Les temps sont très marqués dans leur écriture. C'est passionnant de voir comment une phrase dite par un personnage va changer la vie de celui qui la reçoit. C'est dans ces temps, inscrits sur le scénario, que le personnage reçoit la parole de l'autre et se transforme.
Quelle a été votre réaction en voyant le film ?
J'étais dans un drôle d'état, très ému. Agnès vous vole, avec votre consentement, une part de vous-même. Quand on voit le film, on ne sait plus très bien si c'est soi qu'on aperçoit sur l'écran, ou le personnage. Agnès est une gentlewoman cambrioleuse de l'âme !
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ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC PIERROT
Comment s'est passée la rencontre avec Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ?
Nous avions fait une séance d'essai, Agnès et moi, avec la complicité de Brigitte Moidon. Jean-Pierre, je l'ai rencontré pour une première séance de travail. D'emblée, ils étaient chaleureux, ils avaient vu certains des films auxquels j'ai participé. À partir du moment où ils vous ont choisi, la confiance qu'ils vous font est énorme. Ils ont une façon si fraternelle de vous accueillir sur leur projet que vous avez l'impression de faire partie de la famille ! C'est très touchant.
Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario ?
J'avais l'impression de lire de la musique. Le cinéma d'Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri est extrêmement délicat et précis sur les tempi, les changements d'humeur, de sensations. Tout est raconté sur des airs tantôt d'une profonde tristesse, tantôt mélancoliques. Leurs dialogues sonnent tour à tour comme du blues, une balade ou du swing. Dans leur texte, il n'y a pas une virgule à bouger. C'est délicieux, «y a plus qu'à»... s'amuser.
Comment s'est passé le tournage ?
Quand Agnès est concentrée sur son travail de comédienne, il y a toujours Jean-Pierre qui veille, regarde, écoute... J'adore leur numéro de duettiste, je le trouve délicat et drôle. Agnès gère l'aspect technique du film, la caméra, les décors, la lumière, les costumes... Jean-Pierre est très présent sur le tournage, très impliqué dans la direction d'acteurs.
Qu'est-ce que vous vous racontiez sur votre personnage ?
Au départ, je m'étais dit que mon personnage pouvait être architecte mais Agnès m'a dit : «Moi, j'ai pensé : journaliste.» C'était drôle qu'elle me dise ça car je rentrais à l'instant du Rwanda où je venais de jouer un journaliste dans OPÉRATION TURQUOISE d'Alain Tasma. Je sortais de l'avion, je n'avais pas eu le temps de repasser chez moi, j'étais habillé un peu «brousse»... Agnès m'a d'ailleurs demandé de reporter les fringues de ce voyage pour le film ! Et je me suis raconté qu'Agathe étant une politique et lui grand reporter, ils ont toujours un grand plaisir à se retrouver mais qu'il y a un côté aérien dans leur relation. M'imaginer qu'Antoine revient du Rwanda, n'était pas indifférent non plus. Cela lui donne une forme de gravité et une philosophie : il est à un moment de son existence où il se dit qu'on n'a qu'une vie et qu'il important de ne pas louper le coche de leur couple. Je me sens très proche de mon personnage, de sa volonté de se simplifier la vie, d'aller à l'essentiel. Il aime cette femme. Point. Il ne va pas chercher plus loin. Quand il lui dit que c'est mieux de ne pas se revoir, ce n'est pas un calcul mais une façon de lui signifier que son amour est sincère et engagé. Il a plus de 45 ans, pense à avoir des enfants, pense vraiment les avoir avec elle, l'espère en tous cas, beaucoup... L'emploi du temps compliqué d'Agathe à ce moment-là du film n'est qu'un micro accident, rien de grave par rapport à ce qu'il a connu au Rwanda. C'est ce que je me racontais, en tous cas.
Et le titre du film ?
Je sais que pour Agnès et Jean-Pierre, c'est Brassens, mais moi, ça m'évoque Prévert, que je viens de le relire pour mon travail, notamment «La pluie et le beau temps»... Comme Prévert, Agnès et Jean-Pierre font partie de ces artistes qui savent exprimer la poésie des choses simples. Prévert était capable d'être cinglant sur la bêtise et la méchanceté humaine, terrible envers le comportement des gens de pouvoir, la politique. Même s'ils s'y prennent autrement, vous retrouvez cette même révolte et cette colère chez eux. Avec l'envie de s'amuser aussi de cette bêtise, de se moquer d'eux-mêmes. Il y a beaucoup d'auto-dérision chez eux. Cette distance qu'ils arrivent à avoir m'enchante. Ils ne sont pas dupes, ils ne se la pètent pas ! Ils me font aussi penser à Pessoa dans leur manière de dire la profondeur de moments ordinaires et quotidiens.
Quelle a été votre réaction en voyant le film ?
Que le mouvement du film soit lent ou rapide, il y a toujours une tension : la tension de la vie. Je ne l'avais pas forcément senti au scénario mais ça m'a frappé en voyant le film. Pendant toute la projection, j'avais la sensation physique que tout peut exploser tout le temps. Exploser d'amour, de colère de malaise... C'est fort d'arriver à choper ça. Et à la fin, quand le film se pose un peu, on ressent ce que peut être la vie quand on largue les angoisses inutiles. Une fois de plus, c'est une métaphore musicale qui me vient : leur cinéma est comme un air de jazz, il nous parle de l'époque, de l'air du temps avec acuité et humour.
ENTRETIEN AVEC FLORENCE LOIRET-CAILLE
Comment s'est passée la rencontre avec Agnès Jaoui ?
Je suis arrivée aux essais hyper concentrée sauf que la disposition du lieu, à la production, faisait que j'entendais la comédienne qui me précédait. Quand mon tour est venu, j'avais perdu mes moyens, je ne savais plus le texte, j'étais vidée. Mais je sentais qu'Agnès voulait que j'y arrive. Jamel, qui devait me donner la réplique, et elle attendaient que quelque chose se passe, mais j'étais bloquée. Alors j'ai improvisé. Je ne sais plus ce que j'ai fait mais j'ai tout fait sauf dire le texte, j'étais dans un état second. Je suis sortie de là effondrée. Vainement, j'ai appelé l'agent pour demander une nouvelle audition. J'ai ré-insisté, toujours sans succès. Et puis un jour, j'ai eu la surprise du message d'Agnès qui me proposait le rôle...
Comment expliquez-vous son choix ?
Je crois qu'elle choisit ses acteurs d'abord en tant que personnes. Sur le tournage, je n'avais pas l'impression de jouer mais de vivre. Ce n'est pas tant que j'ai improvisé mais j'ai donné des choses de moi très intimes, comme si je n'avais pas conscience de ce que je faisais, comme si ça m'échappait. Une manière d'être dans la vérité malgré soi.
Cette expérience peut sembler inattendue dans le cadre de son cinéma, qui repose avant tout sur un scénario et des dialogues très écrits...
Oui, c'est un paradoxe total ! Quand on lit le scénario d'Agnès et Jean-Pierre, on se dit : «Mais ces dialogues sont d'une précision inouïe !» On a l'impression de tout voir, que les scènes sont simples et intelligentes, qu'il y a juste à dire le texte et ce sera bon. En fait, c'est un cinéma où tu es obligé de ressentir les choses de l'intérieur pour être juste au jeu. Si tu ne t'appropries pas physiquement les choses, tu es direct à côté de la plaque ! D'autant qu'ils travaillent beaucoup en plans séquences.
Comment arrivent-ils à obtenir cet état de jeu ?
Agnès te laisse hyper indépendante. À partir du moment où tu es choisi, c'est à toi de te débrouiller. Ce n'est pas toujours facile mais je crois que c'est ce qui rend le tournage très intime. Car derrière la discrétion apparente d'Agnès, il y a une présence et une générosité inouïe. Agnès, Jean-Pierre et le reste de l'équipe sont toujours à l'affût de ce qui va se passer. Cela crée des relations très fortes entre les gens. On a l'impression d'être enveloppé à 360° et il faut s'abandonner complètement à ça. Agnès est à l'image et Jean-Pierre a le retour son quand il ne joue pas lui-même. Ses réactions à lui aussi me portaient. Si tu n'es pas juste vocalement, tu ne peux pas jouer dans un film d'Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. L'ingénieur du son, Jean-Pierre Duret, n'est pas qu'un technicien. C'est un mélomane et il te fait accoucher de ta voix. À chaque fois qu'il vient te parler, ce n'est jamais pour te renvoyer à un problème technique mais à toi en tant que personne. Il n'est pas seulement là pour enregistrer, il est comme engagé physiquement à tes côtés dans la scène, comme si sa présence te permettait de t'oublier complètement, d'être pleinement dans le moment.
Que vous racontiez-vous sur votre personnage ?
Avec Agnès, on a fait une lecture toutes les deux chez elle. C'était un moment ensemble, plus pour construire un lien et une confiance que pour parler du personnage. Mais sur le tournage, je tenais le journal d'Aurélie. J'imaginais ce qu'elle ressentait suivant les scènes que je jouais... C'est la première fois que je fais ça sur un film ! Pour moi, la phrase la plus emblématique, même si elle est anodine, est quand Aurélie dit à Karim : «Tout à l'heure il faisait beau, maintenant il fait froid.» Tous ces personnages se laissent beaucoup aller au gré de leurs sensations. Même s'ils s'empêchent beaucoup de choses, ils savent aussi prendre la vague à deux, partager des moments. Ils vivent des choses éphémères... mais qui les modifient. À la fin du film, chacun a traversé une expérience...
Vous pensez que l'expérience de ce film est importante pour vous ?
Ah oui ! Je ressors bouleversée de cette expérience qui m'a vraiment fait grandir. Agnès et Jean-Pierre m'ont appris que jouer, ce n'est pas que préparer un rôle, réfléchir, prendre des notes. C'est aussi se laisser voir. Généralement, on joue pour se masquer. Avec ce film, j'ai aussi appris à ne pas cacher ce que je suis.
ENTRETIEN AVEC MIMOUNA HADJI
Comment avez-vous rencontré Agnès Jaoui ?
Je travaillais pour des patrons qui lui ont loué leur maison à la campagne. Dans PARLEZ-MOI DE LA PLUIE, le cagibi de Mimouna est inspiré de celui que j'habitais moi-même dans cette maison. J'avais beaucoup de problèmes personnels et cela nous a énormément rapprochées, Agnès et moi. Nous nous connaissons maintenant depuis 10 ans. Elle est devenue plus qu'une amie. Je peux me confier à elle facilement, elle est comme ma fille. Dans mes affaires de divorce, c'est elle qui m'aide.
Vous qui n'êtes pas actrice de métier, comment êtes-vous arrivée à participer à l'aventure de PARLEZ-MOI DE LA PLUIE ?
Un jour, elle m'a demandé si elle pouvait s'inspirer de mon histoire. Je lui ai dit oui. Et puis elle m'a demandé si je pouvais jouer mon propre rôle. Je ne savais pas si j'en serais capable mais elle m'a répondu : «Viens essayer, on verra.» J'ai passé deux semaines chez Agnès, j'ai rencontré Jamel, on a fait un casting et répété pour voir si ça fonctionnait entre nous. Et ça a marché ! Jamel, je l'avais vu à la télé, mon petit-fils achète ses DVD. Il parle comme mon fils dans le film.
Et l'expérience du tournage ?
Comme je ne sais pas lire, Agnès m'a enregistré mon texte sur une cassette. Tous les jours, je l'écoutais au walkman pour le mémoriser. Et dès que j'avais une scène à jouer, je me cachais dans mon petit cagibi avec mon casque sur les oreilles pour répéter. Avec Agnès, tout m'est naturel. Je n'étais pas du tout intimidée, on était comme en famille. Moi qui avais l'habitude de passer les vacances avec Agnès, ça ne me changeait pas beaucoup ! Tout le monde était aux petits soins avec moi, j'étais la mascotte du film ! Je ne jouais pas tous les jours mais je suis restée sur la totalité du tournage, assise sur mon petit tabouret à observer comment ça se passe. Je n'ai pas raté un jour, je ne restais jamais à l'hôtel. C'est la première fois de ma vie que je voyais ça, c'était surprenant pour moi, je n'aurais jamais cru qu'un film demande autant de travail ! Mais l'équipe faisait aussi des fêtes et des repas, on riait beaucoup ensemble. L'ambiance était magnifique et j'étais un peu triste quand ça s'est fini.
Quelle a été votre réaction en voyant le film ?
C'était un peu dur de me voir à l'image. Mais Agnès était là, avec Jean-Pierre. PARLEZ-MOI DE LA PLUIE est un très beau film. Et puis il m'a permis de connaître des gens avec lesquels je suis restée en relation. Ils sont devenus comme mes enfants et ils m'aiment comme une maman.
Cette expérience vous a-t-elle donné envie de faire d'autres films ?
Non. J'ai accepté parce qu'Agnès était derrière la caméra. Si c'était quelqu'un d'autre, je n'arriverais pas.
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Equipe Artistique

Agathe Agnès JAOUI Michel Jean-Pierre BACRI Karim Jamel DEBBOUZE Florence Pascale ARBILLOT Stéphane Guillaume DE TONQUEDEC Antoine Mimouna Mimouna HADJI Aurélie Florence LOIRET-CAILLE Séverine Anne WERNER Guillaume Laurent JARROIR Paysan 1 / Ernest Jean-Claude BAUDRACCO Paysan 2 / Didier Luc PALUN Le producteur Marc BETTON L’homme du baptême Bernard NISSILLE Le serveur Alain BOUSCARY Le Prêtre Candide SANCHEZ La mère de Rodolphe Danièle DOUET Enfant Florence 1 Sacha ROUSSELET Enfant Florence 2 Sonam ROUSSEL Rodolphe Alexandre DOBROWOLSKI Agathe enfant Victoria COHEN Florence enfant Morgane KERHOUSSE Mimouna jeune Myriam ARAB Mère Villanova Isabelle DEVAUX Père Villanova Antoine GARCEAU Le patron de l'hôtel Jacques REBOUILLAT L’amie d’Aurélie église Amélie BARDON La réceptionniste Sarah BARRAU TechniqueScénariste - réalisatrice Agnès JAOUI Scénariste Jean-Pierre BACRI Producteur Jean-Philippe ANDRACA Producteur Christian BERARD Coordinatrice de production Léa SADOUL Administratrice des productions Marie DANIS Directrice de production Nicole Firn Administratrice de production Nicole HEITZMANN SOAVE Secrétaire de production Sophie HOSSARD Assistant réalisatrice Antoine GARCEAU Scripte Josiane MORAND Directrice du casting Brigitte MOIDON Régisseur général Aimeric BONELLO Directeur de la photographie David QUESEMAND Photographe de plateau Jean-Paul DUMAS-GRILLET Chef opérateur du son Jean-Pierre DURET Chef décorateur Christian MARTI Directrice de post-production Judith HAVAS Chef monteur François GEDIGIER Chef monteuse son Nadine MUSE





















